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MATRICE PUBLIQUE (RP) » SI : ENTREPRISES, CRIMINALITE, GROUPEMENTS, CERCLES, ASSO

Feuilleton policier - Lieutenant Figaro

Créé par Paladine le 14 Février 2019 à 15:40

Visible par tout le monde - Sujet Role Play
News — Rumeur thallys
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Paladine Posté le 14 Février 2019 à 15:40 #1
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[Espace matriciel libre de la websérie, accessible sur les plateformes de streaming de la matrice]

Toute ressemblance et inspiration de ce feuilleton avec des faits réels, des personnages réels, des politiciens réels, des criminels réels, des noms réels, et toute coïncidence pouvant soulever le doute sont, bien entendu et de toute évidence, parfaitement fortuites.

Réalisé avec DreadcastMovieManager™, le logiciel 3D qui met vos histoires en holo-images.

_________________________


# Episode 1
Un corps pour le Cercle de l'Orient

Générique en musique



Des ombres grimaçantes de bleu et de rouge défigurent les trolls de sécurité en poste, tandis que les androïdes du Cercle de l'Orient maintiennent leur cordon autour de la demeure du Président du Conseil de la Noblesse.

Séparés de la foule et des journalistes par des lignes jaunes criardes cernant tout le périmètre, les agents de police scrutent celle-ci avec une suspicion palpable. Ne dit-on pas que le meurtrier revient toujours sur le lieu de son crime, après tout ? Pourtant, la silhouette qui se faufile raidement sous les bandes plastifiées échappe à leur regard. C'est une toute petite silhouette, après tout, et l'intensité des flashs des photographes combinées aux gyrophares d'épaules des androïdes joue son jeu de dupe sur la scène.
« Dégage du périmètre, microbe. »

Plus attentif, un des trolls de sécurité du Président s'interpose, ses petits yeux luisant derrière la visière de son casque. Ses épaisses mains pourraient presque tenir entièrement la petite tête du métahumain en face de lui, un gobelin brunâtre aux rares cheveux mal coiffés, mains enfoncées dans un pardessus à l'entretien douteux. Visiblement un peu surpris, ce dernier sort une paume ouverte pour s'expliquer.
« Excusez, commence poliment le bonhomme. J'aimerais parler à Lord Akarris, ...
— Rien à foutre, pas de civils dans la zone.
— Ah, mais c'est que je ne suis pas civil justement. Lieutenant Figaro, brigade anti criminalité »

Le mastodonte plisse les yeux à la vue du badge que le gobelin amène jusqu'à mi hauteur de son corps, à bout de son petit bras maigrelet. L'information bloque dans le cerveau du troll, comme un caillot dans une artère d'alcoolique. Un des androïdes du Cercle, avisant la scène, intervient aussitôt dans l'échange.
« Il est avec nous, vous pouvez le laisser passer.
— Merci, H2CD, lance avec un sourire de gratitude le gobelin. Vous marchez un peu avec moi, pour me présenter l'affaire ? »
Le visage anonyme derrière son masque lisse d'intervention, l'androïde émet un soupir synthétique en lui ouvrant la marche.
« Vous allez en avoir besoin, et vous allez vite comprendre pourquoi. »

Les deux hommes s'avancent en dépassant l'entrée forcée du domaine, le digicode grillé et inerte. De part et d'autre du couloir, des tableaux sophistiqués témoignent de la fortune du couple propriétaire. Ralentissant un bref instant pour constater l'état de la serrure, le lieutenant entame de s'allumer un épais cigare d'un claquement de briquet. Plissant des yeux, Figaro se met à suivre du regard la fumée, qui enlace les mécanismes désolidarisés de la porte, et puis se porte sur les antiquités exposées dans l'entrée. Derrière, un grésillement électronique qui se voulait être un toussotement rappelle le gobelin à l'ordre. D'un sourire désolé, il emboîte à nouveau le pas de l'androïde, qui reprend son explication.
« On l'a retrouvée il y a un cycle horaire. C'est Lord Akarris qui nous a prévenus.
— Le Cercle n'a pas été alerté de cette intrusion ?, souffle Figaro avec sa fumée.
— Comme beaucoup de nobles, Lord Akarris a son propre système de sécurité. Digicode, caméras, gardes...
— Très sympathiques, au demeurant. Vous avez pu récupérer les enregistrements ?
— Hackés, bien évidemment. Mais nous arrivons sur la scène de crime. Lord Akarris, sa femme et leur filleule sont là. Ils sont très affligés par la mort de leur fille. Faîtes preuve d'un grand tact, la Commissaire Dashana est sur le fil du rasoir...
— Oui, oui, bien évidemment. »

Les deux grandes portes de synthébois s'ouvrent sur un vaste hall digne des antiques demeures impériales. Il y a des colonnes. Il y a des statues. Il y a des officiers de police. Et il y a un cadavre, gisant au milieu de la pièce.
« Mais elle est vraiment morte ! », s'exclame Figaro. Quand tous les regards se tournent vers le duo entrant, un vrombissement sourd traduit la gêne de l'androïde. Une grimace embarrassée distord le visage du gobelin, qui reçoit de plein fouet le regard noir d'un elfe majestueux plus loin, au fond de la pièce. Lord Akarris, entouré de sa femme et de sa filleule, éplorée.
« Qui est ce guignol ? Je croyais avoir interdit l'entrée à toute personne étrangère au Cercle.
— Lieutenant Figaro, s'explique maladroitement le gobelin. Excusez ma surprise, quand on m'a parlé d'un meurtre, je pensais retrouver une flaque, vous voyez... toutes mes condoléances pour votre perte. Vraiment navré. »

Un souffle hautain enterre la conversation avec la même vitesse que celle-ci a commencé. Se massant la mâchoire avec embarras, Figaro s'avance cigare en main vers le corps de la jeune elfe au sol. Une belle jeune fille, du genre de celles qui auraient pu faire une belle carrière dans l'empire. Cyrielle, s'appelait elle. Un nom que la police connaissait étant donné son implication dans la Chambre des Lois.
Tirant sur son cigare avec perplexité, le gobelin reprend la parole un ton plus bas, de manière à ce que la conversation reste confidentielle.
« Sale histoire, la fin terminale d'un clone. La puce APM a été détruite ?
— Non, répond platement H2CD. C'est bien ça le problème. Elle est intacte. Elle ne marche tout simplement plus.
— Ça pour une drôle d'histoire... »

Effectivement, la nuque de la défunte ne laissait pas penser qu'on avait essayé de forcer sa puce. Pourtant, devant le lieutenant, le corps demeure inerte, tandis que les cuves du centre de clonage sont vides... Le processus était interrompu.
« Je vous prierai de vous éloigner de ma fille si vous avez terminé, lieutenant. »
Le dégoût de l'elfe pour la proximité du gobelin avec le cadavre est palpable.
« J'ai justement terminé, Lord Akarris. J'aurais souhaité vous poser quelques questions encore pour les besoins de l'enquête, si je peux me permettre de vous voler un peu de votre temps...
— J'ai déjà tout expliqué à vos collègues. Je l'ai retrouvée là, comme vous la voyez à présent. La porte était crackée, j'avais entendu du bruit. J'ai immédiatement appelé le Cercle, mais tout le système de surveillance était déjà HS, corrompu. Mais ça, vous le savez déjà. Vu votre efficacité actuelle, j'aurais mieux fait d'engager un privé.
— Je comprends votre douleur, Lord, souffle à nouveau le gobelin en se frottant la tempe. Mais je me demandais, y a t-il des gens qui en voulaient à Cyrielle, votre fille adoptive ?
— Autant que pour n'importe quelle fille de noble. Le Quartier nous a fait des menaces. Tous les groupes terroristes, en fait. Ne parlons pas de la rebellion. Ce n'est pas le nombre d'ennemis à l'empire qui manque ces dernier temps.
— Je comprends tout à fait. D'ailleurs, vous n'étiez que tous les quatre présents dans la maison, c'est bien ça ?
— Comment ça ? Il y avait moi, ma femme, sa filleule et ma fille. Qu'Il soit loué que rien ne leur soit arrivé également.
— Et vos gardes, que j'ai pu apercevoir à l'entrée ?
— Ils n'étaient pas stationnés ici. Quand on a des avoirs, vous comprendrez qu'ils valent parfois plus chers que la vie d'un clone. Et je sais défendre ma famille. »
Le lieutenant opine avec assentiment. Il agite sa main, index levé, comme pour pointer un phénomène particulier.

« J'ai bien vu que vous étiez un collectionneur, Lord. Quelles belles antiquités que vous avez à votre entrée. Et bien entretenues.
— J'aime les réalisations du passé. Maintenant, si vous voulez vous concentrer sur votre enquête, plutôt que de me harceler de questions stupides...
— Justement, à ce propos... il y a quelque chose qui me chiffonne. Elle est très curieuse cette porte que vous avez, vraiment curieuse. Avec un verrou mécanique en plus du digicode, pas l'un de ces trucs technologiques reliés à la matrice...
— Et ?
— Eh bien, il était ouvert. Pas forcé, ouvert. C'est tout de même curieux, non ? »
L'elfe fronce ses sourcils blonds, réfléchissant un instant au propos.
« Peut-être que ma fille avait oublié de le fermer. Je n'ai pas vérifié ce soir, c'est vrai.
— Ah, c'est bien dommage, vraiment dommage... Vous savez ce que je pense ? Je pense que le tueur, quel qu'il soit, devait venir de l'intérieur. Et qu'il a fait semblant d'avoir forcé le digicode pour faire croire à une intrusion, en oubliant votre serrure si particulière, et tellement rare dans les maisons d'aujourd'hui.
— Impossible. Il n'y avait que nous.
— Il n'y avait que vous, reprend le lieutenant. Mais ça ne rend pas la chose impossible, ça réduit simplement le nombre de suspects.
— Euh, lieutenant ?», ose enfin H2CD, plus loin, la tête orientée dans leur direction.
Mais l'intervention s'avère trop tardive. Un élan de fureur s'empare déjà de l'elfe, qui s'avance d'un pas vers le gobelin chétif au pardessus abîmé, le toisant de toute sa hauteur.

« Espèce de petit flicaillon de merde. Continuez de me pointer du doigt, et de pointer du doigt ma femme en deuil et ma filleule éplorée, et je vous collerai un procès pour diffamation et dissidence, en plus d'incompétence.
— Oh, ne vous énervez pas, Lord, je ne faisais que réfléchir à voix haute. Vous savez, tous ces petits détails,...
— Quels détails ?, coupe glacialement le Lord.
— Vous avez bien dit avoir entendu du bruit, découvert le corps et aussitôt appelé la police ?
— C'est ce que j'ai dit, répète prudemment l'elfe.
— Eh bien, je ne suis pas un grand spécialiste des cadavres, vous voyez... mais j'ai bien regardé son état, et je mettrais ma main à couper que le rapport du légiste m'indiquera que Cyrielle est morte depuis plus d'une heure avant que nous arrivions. C'est très curieux, vous ne trouvez pas, cette hésitation à appeler les forces de l'ordre ? Moi qui pensait que vous vous entendiez bien avec la Commissaire. Mais j'ai peut-être mal compris. »

Un silence s'installe dans la pièce. Derrière Lord Akarris, devenu muet d'une fureur noire, la jeune filleule, véritable modèle réduit de l'elfe rousse qu'est la femme de Lord Akarris, s'est également tue. Avec ses yeux cybernétiques, semblables à ses bras de mécanique et d'électronique, il semble difficile de discerner la douleur ou la colère de Lady Akarris, privée de larmes et d'une grande part de son expressivité. Sa filleule, au contraire, n'est que chamboulement et tristesse,... et crainte. Une crainte que le gobelin parvient à percevoir malgré l'un des yeux cybernétisés de la nemo intra, si savamment refaite étape par étape comme une jeune Lady Akarris. Si ce n'était le cadavre présent dans la pièce, le lieutenant aurait pu jurer que les nobles rendaient l'atmosphère irrespirable.
Coupant court au suspens, Figaro émet un reniflement las, en se frottant une narine.

« Comme vous l'avez dit, vous êtes un homme très occupé, Lord, et je n'ai plus de questions à vous soumettre pour le moment. Merci d'avoir collaboré malgré votre peine que je devine vive et douloureuse. Je suis certain que nous attraperons ensemble la personne qui a fait ça. Vous pouvez me croire sur parole. »
Enfonçant ses mains maigrelettes dans son pardessus, Figaro se recule d'un pas avant de faire demi tour, son cigare à moitié consommé subsistant entre ses lèvres. D'une révérence polie, H2CD se met à lui emboîter le pas, son visage anonyme en forme de visière de casque parvenant néanmoins à traduire tout son malaise d'androïde.
« Je ne sais pas si accuser la famille du Président du Conseil de la Noblesse était vraiment une bonne idée.
— M'ah, pourquoi pas, pourquoi pas... Cette affaire me chiffonne, ils nous cachent des choses.
— Vous pensez que Lord Akarris est le meurtrier ?
— Non, je pense même qu'il est innocent. »
Si l'androïde avait eu des sourcils, il les aurait levés.
« Vraiment ?
— Bien sûr. Il n'aurait jamais oublié de refermer le cadenas mécanique de la porte. Ça ne correspond pas à son style, il est minutieux. Mais il a des choses à cacher, et j'ai besoin de découvrir quoi...
— Cette enquête me grille les transistors, si vous voulez mon avis. Un vrai mystère à elle seule.
— Deux en fait, H2CD, deux... Le meurtre de Cyrielle la légaliste est curieux, mais l'arme du crime m'intrigue au plus haut point. On pourrait hacker une puce APM ? La désactiver sans l'endommager ? Jamais entendu parler de ça. Il faut que je vois un spécialiste du domaine... Vous m'accompagnez ?
— Assurément. Il faut que je vérifie que vous ne semez pas la zizanie dans le dos de la Commissaire, vous imaginez bien... »

Le gobelin retire son cigare de sa bouche, passant avec le cyborg sous les bandes jaunes plastifiées entourant le périmètre et retenant les journalistes. S'enfonçant dans la ville, le duo s'éloigne alors des grandes lueurs commerciales des secteurs fastueux, et prend un tournant vers le Sud. Sous les lueurs grésillantes des lampadaires en sous consommation d'énergie, le gobelin et l'androïde s'enfoncent pas après pas dans les domaines de la Basse-Ville, et du redouté Quartier régnant sur celle-ci.

L'enquête n'en était qu'à son commencement.
Paladine Posté le 23 Février 2019 à 00:35 #2
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Dans l'épisode précédent, le lieutenant Figaro découvre un meurtre définitif de clone, sans arme du crime. La victime, Cyrielle la légaliste, n'est autre que la fille adoptive de la puissante famille Akarris, dont le père officie comme Président du Conseil de la Noblesse.
Après un entretien houleux entre Figaro et Lord Akarris, le lieutenant décide d'aller enquêter sur la défaillance de la puce APM, secondé de l'agent H2CD, un androïde du Cercle de l'Orient.
Leurs pas les mènent droit vers la Basse-Ville.


_________________________


# Episode 2
Pas de Quartier
Générique en musique




« Une petite puce de crédits ? Une p'tite puce de crédits, m'sieur ?
— Oh attendez, je dois avoir ça... »

Le lieutenant Figaro fouille machinalement les poches de son pardessus. Sa grimace concentrée laisse de marbre l'androïde qui le seconde ; son masque anonyme ne lui renvoyant que son reflet. Au terme de secondes de recherches qui semblèrent interminables, le gobelin lance au mendiant la puce promise, et le salue d'un signe de main tout en tirant sur son cigare.
« Vous ne pouvez pas vous arrêter à chaque fois qu'on vous fait la manche, explique neutrement H2CD.
— Ah, vraiment ? Pourquoi ça ?
— Des clones laissés pour compte, le cerveau grillé par la drogue, nous allons en trouver à chaque coin de rue. Nous sommes en pleine Basse-Ville, lieutenant. Si le Quartier découvre que deux flics se baladent sur son territoire, vous pouvez dire bonjour à la cuve. »

Mâchonnant son cigare, le gobelin étire en toute réponse un sourire désolé. Trente mètres plus loin, un autre vagabond interpèle les deux hommes. En voyant l'officier de police se tâter de ses mains maigres à la recherche de ses avoirs, H2CD vrombit d'une tonalité électronique grave et agacée.
« Lieutenant Figaro, vous ne m'écoutez pas.
— Oh, pardon, s'excuse aussitôt le gobelin rabougri. Ma femme dit toujours que j'ai une très forte empathie pour les gens...
— Je ne sais pas ce que vous dit votre femme sur la crise énergétique, grésille l'androïde, mais si la Commissaire voit nos noms dans la nécrologie et qu'elle apprend l'inutilité du pourquoi et du comment de notre cuve, c'est elle qui va bientôt vous inquiéter.
— Vous avez raison H2CD. Continuons notre route. Je n'avais plus de petite monnaie de toute façon.
— Très bien. »

H2CD n'avait pas menti. Immortelle ou non, la métahumanité connaissait tout autant la misère qu'aux siècles primordiaux où les murs n'étaient pas encore érigés. L'alimentation en énergie dans la Basse-Ville y était plus faible, plus incertaine. Les publicités holographiques grésillaient sur certaines façades, alors que des tas d'immondices recouvraient l'ensemble des trottoirs ; résultat d'une politique de chasse aux glaneurs menée par le quartier, qui avait drastiquement limité le recyclage.
Après un temps de silence à déambuler dans les rues étroites Sud, l'androïde reprend finalement la parole.
« Je me suis emporté, excusez-moi. Cet endroit me met le processeur en surchauffe. Est-ce que vous pouvez me parler de votre contact ? Savoir un peu mieux notre destination m'aidera à limiter le stress sur mes circuits.
— Oh, s'exclame le lieutenant, bien entendu. Vous voyez, il y a une petite dizaine d'années, j'étais sur une enquête sur un sabotage au centre de clonage... et il y avait ce scientifique, un certain Markov, qui m'avait rendu une fière chandelle pour trouver le saboteur.
— J'imagine qu'il s'y connaissait bien, pour que vous lui fassiez autant confiance.
— Le meilleur des meilleurs... enfin, selon moi, je n'y connais pas grand chose en technologie. Quoi qu'il en soit, il a quitté les institutions impériales pour ouvrir sa boutique en Basse-Ville il y a quelques années, et de ce que j'en sais... —
— Taisez-vous.
— Vous vouliez pas savoir mon histoire ? », demande avec perplexité le gobelin.

Un geste de H2CD l'intime toutefois au silence. Dégainant son magnum, l'unité d'intervention se retourne à moitié en inspectant la rue derrière eux. Le smog, l'obscurité et les nombreux déchets fumants obstruent la ruelle de tant d'éléments parasites, que Figaro ne parvient pas à discerner quoi que ce soit dans cette direction. Le suspens se prolonge sur une longue minute de plus profond silence avant que l'androïde n'abaisse à nouveau ses épaules, mains toujours sur la crosse de son arme.
« Nous sommes suivis.
— Vraiment ? Vous êtes sûr de ça ?
— Positif à 100%. Mais l'individu s'est échappé. Mes capteurs ne perçoivent plus rien.
— Vous pensez que le Quartier nous a déjà repérés ?, s'inquiète aussitôt le gobelin, sourcils froncés.
— Je ne sais pas. C'est encore loin, votre contact ?
— Deux pâtés de maison.
— Hâtons-nous. »

Pour Figaro, un homme aurait pu le suivre, une armée, ou rien du tout ni personne, la sensation aurait à présent été la même. En marchant à pas accélérés, le gobelin ne peut s'empêcher de jeter des coups d'oeil nerveux par dessus son épaule. La face anonyme de son binôme, à côté, ne l'aide pas à se rasséréner. Après un temps qui lui semble interminable à suivre les indications de sa petite carte portative, c'est un véritable soulagement qui le traverse à la vue de la pancarte holographique « Markov Tek », un bras cybernétique jouant du biceps sur ses deux frames d'animation.
Le local miteux, verrouillé par un digicode quadratique à faire pâlir un vautour, s'allume à leur approche. Au plafond, une caméra reliée à une imposante mitrailleuse s'abaisse sur le duo, faisant grésiller un juron à l'androïde. Levant ses mains en l'air avec toute l'amabilité possible en pareille situation, Figaro interpèle le digicode.
« Je suis à la recherche de Markov. C'est pour une affaire personnelle.
— Qui le demande ?, répond une voix abrupte.
— Un très bon ami. »

Un silence se met à flotter sur la scène, l'iris de la caméra se dilatant dans la direction des deux représentants du Cercle de l'Orient. Le son d'un rire gras sature l'interface du digicode.
« Dîtes-moi pas que c'est pas vrai. Le petit cadet du Cercle...
— Lieutenant, en fait. Le temps passe vite.
— Ah, oh... et c'est qui, ton copain sans gueule ?
— On peut dire, hésite Figaro, que c'est mon assurance vie. J'ai quelque chose de très spécial à te montrer, Markov. J'aimerais beaucoup pouvoir entrer... et que tu désactives la mitrailleuse. Parler du bon vieux temps. Tout cela. Ça te semble possible, mon vieil ami ? »

Pour toute réponse, un déclic intervient. Le loquet de la porte, désenclenché, laisse à présent celle-ci grand ouverte. Les deux flics, après avoir échangé un regard, n'en attendent pas davantage pour pénétrer dans le bâtiment.
Le hall d'entrée, véritable salle d'exposition de la cybernétique, se compose d'une pièce de taille correcte aux vitrines nombreuses. Des bras cybernétiques de tous modèles y apparaissent, parfois renforcés, parfois armés de canons intégrés. Ailleurs, des yeux hautes technologie et autres joyeusetés s'exposent au regard du passant. Deux salles numérotées, sur la droite, laissent deviner aux petits écritaux médicaux qu'il s'agit de salles d'opération clandestines.
« Figaro, mon petit fouille merde préféré ! », tonitrue une voix sur la gauche. La porte ouverte sur un bureau ressemblant à s'y méprendre à l'atelier fou d'un nain, le matériel empilé de toute part sur des racks aux murs. Un nain, en l'occurence, est penché sur son bureau, biceps à l'air, invitant les deux flics à rentrer. S'exécutant, le gobelin pare sa trogne d'un sourire amène.
« Comme je le disais, le temps passe vite, Markov. Et je vois qu'il t'as rendu prudent, c'est un véritable bunker cet endroit, dis voir.
— Fig', Fig'... ce n'est pas à toi que je vais apprendre que les temps sont durs. Ça canarde de partout dans la basse-ville. Le Quartier nous rend la vie difficile. Ce qui m'amène à me demander pourquoi deux agents du Cercle risqueraient leur clone dans le coin, pour voir un pauvre technicien en cybernétique... »

Le nain s'accoude, un sourire colgate sur son visage. Son oeil cybernétique, équipé d'une lentille longue pour le travail fin des prothèses, fixe ses hôtes. H2CD se contente de rester immobile pour sa part, peu à son aise dans l'échange. Souriant à l'androïde, le gobelin s'apprête à allumer un nouveau cigare lorsque le nain lui tend sa main métallique, crachant une flamme de son pouce. Haussant les sourcils, le gobelin souffle avec sa fumée un rire.
« Vraiment pratique, toute cette technologie, fascinant. À vrai dire, j'aurais un service à te demander, Markov. J'aimerais savoir comment une puce APM a pu être désactivée de manière externe, c'est à dire que sans être endommagée, elle ne fonctionnerait plus.
— Dis-moi Figaro, tu ne verserais pas dans la science fiction, des fois ?
— Ma femme dit toujours que j'ai beaucoup d'imagination... H2CD peut te transmettre les métadonnées de la puce. Je crois que ça te permettra de faire une première analyse. »

De toute évidence, l'androïde semble réticent à transmettre des pièces à conviction au technicien. Prenant sur lui, l'agent tapote néanmoins une séquence d'instructions sur l'interface de son bras. Le nain, voyant que l'histoire n'a rien d'une plaisanterie, commence aussitôt à se frotter la barbe avec intérêt, regardant l'écran holo qui s'affiche aussitôt sur son bureau.
« Eh bien ça alors... Vous ne vous payiez pas ma tête. Architecture intacte, interfaces réseau opérationnelles... Il n'y a qu'un petit élément qui cloche.
— Un élément, comment ça ?, interroge le gobelin en tirant sur son cigare.
— Votre bonhomme... femme, même, de ce que je lis. Elle a eu un problème avec les IA ?
— Pas que je sache, non. Quelque chose d'inhabituel ?
— Une puce qui est blacklistée du centre du clonage, pour sûr que c'est inhabituel ! »

H2CD et le lieutenant échangent un regard perplexe. Le gobelin se penche un peu vers le nain, mesurant son propos.
« Elle ne peut plus revenir en cuve parce que le centre l'a bannie ?
— C'est exactement ça. Ce sont des cas très rares, je croyais même que c'était une légende, jusqu'à présent... mais votre Cyrielle est morte pour de bon car son accès clonage est refusé.
— Et tu as une idée de ce qui aurait pu provoquer ça ? Ce n'est pas anodin, cette histoire. Vraiment pas anodin.
— D'une manière ou d'une autre, les IAs ont dû se sentir menacées. Pourquoi ? J'en ai foutrement pas la moindre idée. Mais ça, c'est ton problème à toi. »

Le silence s'installe un moment sur la pièce. Dépité, Figaro se masse la tempe avant de dévisager son collègue, soupirant.
« Ça ne nous avance pas beaucoup tout ça... mais merci pour ces informations. On ne va pas te déranger plus longtemps Markov, il faut qu'on fasse notre rapport. Les routines de policiers, tu comprends... »

Il ne faut pas bien longtemps pour que les deux acolytes se dirigent à nouveau vers la sortie, sans s'apercevoir que le nain derrière eux continue de taper au clavier de son écran holographique. En ouvrant la porte menant à l'extérieur, H2CD émet un grésillement d'irritation.
« Et maintenant ? Vous voulez interroger qui, Thallys ? Ce nain s'est payé notre tête, lieutenant. Cyrielle avait un casier irréprochable. Je l'ai vérifié moi-même.
— Absolument H2CD, mais...
— Nous devrions retourner au manoir, et reprendre point par point les éléments de l'enquête.
— D'accord, mais...
— Qu'est-ce qu'il y a ? »

En tournant la tête vers Figaro, l'androïde réalise que celui-ci fixe quelque chose par delà son épaule. De fait, cinq loubards bien armés, orcs et trolls pour la majorité, débarquent à pas lents de la ruelle voisine, encerclant bientôt les pauvres agents. En faisant un pas en arrière, Figaro se rend rapidement compte que la porte s'est refermée derrière eux, verrouillée.
« Markov ? J'aurais besoin que tu nous ouvres un cycle minute...
— Désolé mon pote, mais comme je t'ai dit, les temps sont difficiles. Le Quartier fait la loi ici. Je n'ai pas eu d'autre choix que de les prévenir. Ça n'a rien de personnel.
— Quel enfoiré », peste l'androïde en cherchant son magnum du bout des doigts.

Alors que les voyous en face commencent à montrer leur dentition menaçante et leurs fusils chargés, une dernière silhouette fait son apparition, dans une tenue excentrique et rétro qui détonne des vestes en synthécuir l'entourant.
« Célestine, maugrée l'androïde en reconnaissant la criminelle. J'aimerais pouvoir changer la loi pour vous foutre au trou ad vitam aeternam.
— Les androïdes, soupire la malfrat, chargeant son fusil lincoln. Si zélés. Si mécaniquement stupides.
— Écoutez, Célestine, intervient le plus aimablement possible le gobelin. Nous ne souhaitions pas vous froisser en passant sur votre territoire. C'est une erreur de notre part, restons-en là et disons que nous sommes quittes ?
— Mais lieutenant... ce sont des petites frappes, on ne va pas s'écraser devant ces rebus de la société ? », s'insurge l'agent robotique.

Le regard que lance Figaro à son acolyte ne traduit qu'une fraction de son profond dépit pré-mortem. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire « feu », la fusillade retentit entre les taudis, les ruelles s'éclairant du canon des armes à feu, et de la lueur narguante de l'enseigne Markov Tek, le cybernétique branché...


*
* *



« ... seuls, en pleine basse-ville, pour courir après les revendeurs de camelote. Avez-vous la moindre idée de ce que va dire la ville en voyant le nom de deux crétins d'agents dans la nécrologie, avec le Quartier qui se paye notre tête sur l'AITL ? »

Cela faisait bien 20 cycles minutes que la Commissaire kobold Dashana passait un savon aux deux flics. Pâle et la peau humide, Figaro arbore le visage des bons jours des jeunes camés en manque, tandis qu'H2CD, à côté, semble parfois prit de moments d'absence. La cuve n'est jamais tendre pour un clone.
« Excusez, Commissaire, répond mollement Figaro. Je sais que tout ça doit vous mettre sur le qui-vive, mais les informations qu'H2CD et moi avons pu récolter sont précieuses pour l'enquête. »
L'androïde tourne lentement sa tête vers le gobelin, avec l'air de celui ne voyant pas du tout de quoi il est question.
« ... Vous voyez, d'une part, la piste sur Cyrielle semble se creuser. Il y a quelque chose sur son passé que nous n'avons pas découvert, et qui a pu provoquer ou être utilisé pour provoquer son blocage du centre de clonage.
— Vous pensez tout de même à une action criminelle, donc ?
— J'en suis intimement convaincu... et la présence détectée par H2CD qui nous prenait en filature continue de m'en convaincre formellement.
— Soyons pragmatiques, lieutenant. En pleine basse-ville, il y a toutes les chances que ce soit le Quartier qui vous ait suivi. La preuve, il vous est tombés dessus, raisonne la Commissaire.
— Eh bien, justement,... si vous relisez bien notre rapport, vous constaterez que le Quartier n'est intervenu qu'après la dénonciation de Markov. Il me semble donc que cet inconnu n'ait pas alerté du Quartier, et ne fasse pas partie de ce gang.
— Ce sont des hypothèses, lieutenant.
— Oh, reprend le gobelin, mais soyez assurée qu'elles me semblent tout à fait pertinentes. D'ailleurs, je peux vous émettre une nouvelle pensée, Commissaire : le Quartier n'a rien à voir dans l'histoire du meurtre de Cyrielle. »
H2CD émet un grésillement étrange signifiant qu'il a tenté de prendre la parole. Son système de communication étant encore en train de récupérer, celui-ci se contente donc de croiser les bras, attendant l'explication.
« Vous voyez, si le Quartier possédait une manière de désactiver le clonage des gens... je pense que l'agent H2CD ici présent aurait été définitivement tué par Célestine, qui ne semble pas le porter dans son coeur. Au contraire de ça, nous avons eu droit à une simple cuve : banale, standarde, et sans plus de conséquences que ma nausée actuelle.
— Mais ce sont encore des hypothèses, intervient encore une fois la Commissaire. Laissez-moi vous apprendre quelque chose que vous ne savez pas, lieutenant, et vous sidérer un peu. Je peux moi vous trouver qui est le meurtrier ou le complice de ce meurtre.
— Euh, vraiment ? »

Un écran holo s'affiche lorsque la kobold télécharge le dernier avis de recherche : Lyann, la jeune nemo intra filleule de Lady Akarris.
« Elle a disparu depuis 48ch, s'explique la Commissaire. Juste après que vous ayez interrogé Lord Akarris et que vous soyez partis faire les idiots sur le territoire du Quartier... alors, lieutenant, vous allez me dire que vous aviez émis l'hypothèse que ce soit elle, mh ? »

En face, Figaro reste muré dans le silence. Sourcils froncés, le gobelin prend un certain temps pour rallumer son cigare, la mine perplexe et renfrognée. Quelque chose dans ce nouveau rebondissement semble l'interloquer, ne pas rentrer dans les cases initialement prévues.
« Non, Commissaire... je dois avouer que vous m'avez dépassé. Oui, vous m'avez dépassé. »
Le gobelin se relève, émettant un salut aux deux présents en se frottant la mâchoire d'un air évasif.
« Si ça ne vous dérange pas, je vais retourner au manoir.
— Encore ? Nous avons déjà fouillé les lieux. La nemo intra n'y est pas.
— Oui, oui... certainement. Mais j'ai encore quelques petits détails manquants dans ma tête que je voudrais éclaircir avec Lord et Lady Akarris. Et comme vous le savez, Commissaire...

... J'attache une grande importance aux petits détails. »
Paladine Posté le 30 Avril 2019 à 18:28 #3
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Interlude

Paladine Posté le 13 Mai 2019 à 03:01 #4
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Dans les épisodes précédents, le lieutenant Figaro découvre un meurtre définitif de clone, sans arme du crime. La victime, Cyrielle la légaliste, n'est autre que la fille adoptive de la puissante famille Akarris, dont le père officie comme Président du Conseil de la Noblesse.
Une piste peu fructueuse le mène dans le Sud de la ville, où l'hypothèse d'un blacklist de la puce APM de Cyrielle est évoqué. Figaro et H2CD, après s'être sentis suivis, se font finalement encercler par l'odieux groupe criminel du Quartier, subissant une cuve inévitable.
Une fois remis de celle-ci, Figaro apprend la disparition de la filleule de Lady Akarris 48ch plus tôt, durant sa convalescence. Il entame de se rendre au manoir Akarris.

Mais les choses semblent se dérouler pour le lieutenant comme pour la rédaction de cet épisode :


_________________________


# Episode 3
Carnet de vol
Générique en musique




« Vous êtes en retard, non ? »
La barmaid du Cul-de-Sac le dévisage de ses focales vertes. Figaro relève le nez de son Cafey, la mine fatiguée trahissant les restes de nausée de sa précédente cuve.
« En retard ?
— Vous disiez que vous ne restiez pas longtemps parce que vous avez rendez-vous chez Lord Akarris, a reprit la gynoïde.
— Ça alors, le cycle est passé si vite ? », s'est surpris le gobelin.

Un bref coup d'oeil à sa montre PTI lui révèle que son cafey n'est décidément pas froid pour rien. Devant son air perplexe, la barmaid prend le temps de s'accouder sur le zinc, face au lieutenant installé sur un tabouret isolé, ne rendant pas hommage à sa petitesse.
« Vous avez l'esprit ailleurs, lieutenant.
— Oui, oui... voyez-vous, il n'y a que deux choses qui me mettent vraiment mal-à-l'aise, dans cette ville.
— Lesquelles ?
— La cuve, et le cafey froid. Ma femme dit toujours qu'il vaut mieux ne rien boire plutôt que de gâcher un bon cafey. »

Les lèvres de l'employée mécanique se fendent d'un sourire. « Je vais vous resservir », s'exprime t-elle simplement. Un geste poli de la tête de l'officier de police et une crédit-puce accompagnent son geste, tandis que le lieutenant porte son regard morne sur l'holo-TV au-dessus de lui. Les publicités des entreprises sudistes qui y défilent, à grand renfort de femmes dénudées, lui rappellent la perte de son clone tantôt dans les rues dominées par le Quartier.
Quelle tristesse, tout de même, que d'avoir perdu un clone comme ça ! Son esprit lui semble si embrouillé que l'urgence de rejoindre la demeure Akarris ne lui semble plus vraiment si urgente. Quand une main secourable de la demoiselle verte vient lui apporter un nouveau breuvage odorant, rien d'autre ne traverse davantage l'esprit du gobelin qu'un pur sentiment de gratitude.
Un sentiment écourté par l'émission du DCN qui apparait soudain à l'holo écran en surplomb.

À l'antenne, une journaliste joliment maquillée entame l'interview de deux juristes de la Chambre des Lois, faisant face à la caméra. Une elfe propre sur elle apparait en premier plan, secondée d'un greffier souriant fixement à l'écran, déclenchant l'hilarité d'un habitué trop éméché du Cul-de-sac.
« ... malgré la mort tragique de Cyrielle Akarris, déclare l'elfe à la caméra, je vous assure que mon mandat ne sera pas celui de l'abandon des lois antiterroristes. La Chambre des Lois continuera de protéger nos citoyens des pires dissidents qui peuplent aujourd'hui notre secteur.
— La loi antiterroriste est pourtant jugée abusive par nombre de nos concitoyens, reprend toutefois la journaliste. Ne pensez-vous pas, Consul Lex, que le gel des comptes bancaires des terroristes et terroristes présumés est de nature à inquiéter les impérialistes de notre secteur ?
— Leur inquiétude est compréhensible, mais...
C'est Minus ! C'est Minus !! »

Le brouhaha des rires goguenards coupe rapidement le gobelin dans son écoute, tandis que la clientèle s'évertue à parler de ses liens avec les personnalités à l'écran, dans une sorte de concours à la célébrité indirecte.
Sourcils froncés, Figaro finit par reposer son cafey noir pour redescendre progressivement de son tabouret. Son pardessus miteux réajusté, le lieutenant entame de se masser sa mâchoire mal rasée, le regard songeur, et marmonnant tout seul.
« Vous partez ?, s'étonne la barmaid.
— Oui.
— Finalement, vous n'avez pas terminé votre cafey...
— Oui... Mais que voulez-vous. On m'a rappelé que j'étais en retard. »
Joignant le geste à la parole, le gobelin salue l'assistance d'un geste peu attentif. En peu de temps, Figaro laisse bientôt derrière lui l'animation mouvementée du bar aux relents d'alcool et de sueur, ses pas le menant en dehors du Cul-de-Sac pour retrouver la route.

*
* *


Le manoir Akarris n'a pas beaucoup changé depuis la nuit du meurtre de Cyrielle la légaliste. D'imposants trolls de sécurité continent de filtrer l'entrée dans le domaine, des puissantes caméras holographiques scannant le visiteur d'un oeil unique peu commode. Ce n'est qu'une fois admis dans la résidence que le lieutenant se permet d'allumer son cigare, soufflant sa fumée tout en déambulant sur le tapis d'entrée.

« Mon mari vous attendait il y a trois cycles, lieutenant. »
Levant son regard, le gobelin croise les yeux cybernétiques de l'elfe rousse qui le dévisage de ce qui doit être un air méprisant. Mais le visage de la Lady est si impénétrable et l'absence d'iris si troublante que le gobelin est bien incapable de s'avancer sur son véritable état émotionnel.
« Oui, fâcheux contretemps voyez-vous... Je m'excuse platement auprès de votre mari pour cet odieux retard. Vraiment désolée, Lady.
— Vous le lui direz demain lorsqu'il reviendra.
— Ah, il n'est plus ici ?
Lieutenant Figaro, mon époux est Président au Conseil de la Noblesse, et n'a guère le temps de perdre un temps précieux à attendre des fonctionnaires irrespectueux. »

Figaro est bien embêté de ne pas pouvoir lui expliquer qu'il n'est pas fonctionnaire mais autorité impériale —le moment ne semble quoi qu'il en soit pas bienvenu.
« Encore mes excuses, Lady, je suis vraiment impardonnable. Mais j'aurais aimé jeter un oeil sur la chambre de votre filleule, Lyann. Vraiment navré encore d'avoir appris sa disparition.
— Et il ne vous a fallu que 48ch pour ça, le tança t-elle.
— Eh bien... j'étais en cuve voyez-vous, et...
— Gardez vos excuses, et rejoignez-moi à l'étage. »

Levant les paumes d'un air convenu, bien embarrassé, le lieutenant entame les quarante cinq marches qui le séparent de la Lady. Le souffle lui manque traîtrement à son arrivée, mais aucun regard de compassion n'est évidemment là pour l'accueillir. Au lieu de cela, la noble s'éloigne au travers d'un corridor de portes, dépassant les somptueuses sculptures.
« Lyann est une Nemo Intra ambitieuse mais trop sentimentale. La mort de Cyrielle l'a trop durement affectée. Nos vautours traqueurs la retrouveront bientôt, certainement chez une connaissance dont elle ne nous avait pas parlé...
— Elle vous ressemble beaucoup, cette petite, se permet de questionner Figaro. J'ai remarqué qu'elle a pris votre coupe de cheveux... et la cybernétisation des yeux. Quelle merveille technologique vous possédez là !
— Comme je vous l'ai dit, elle est ambitieuse, reprit l'elfe. Elle s'est inspirée du plus grand modèle qu'elle avait auprès d'elle. C'est une lubie amusante que j'ai concédé. Il est bon de voir la jeunesse de nos clones attentive à ses ainés.
— Bien sûr, bien sûr, Lady. Ça fait sens. »

Bientôt, l'étrange duo pénétre dans une chambre luxueuse mais dénuée de fenêtres, de grands panneaux luminescents apportant une lumière diaphane dans la pièce. Descendant du plafond, de charmantes méduses holographiques entament de se balader dans les environs, grésillant parfois dans leur danse mystérieuse. Restant à la porte, Lady Akarris persiste dans l'immobilité en s'exprimant à nouveau :
« Voici sa chambre. Tout a déjà été fouillé par vos collègues, et par nos propres agents. Je ne comprends pas très bien ce que vous recherchez encore, mais aucune trace des intentions de Lyann sur son départ n'a été laissé.
— Tout a été pris, vous dîtes ?
— Lieutenant. Cette chambre a été fouillée plus de fois qu'un repaire dissident. »

Le gobelin se promène néanmoins dans la pièce, peu attentif aux injonctions de la Lady derrière lui. Son regard se balade sur le mobilier, les paravents illustrés d'un artiste de la deuxième ère, et toute la panoplie de gadget high tech dans la pièce. L'exploration dure ainsi un temps, avant que la voix contrariée de la noble n'intervienne à nouveau : « Tout a été fouillé, je vous l'ai dit.
— Vous souvenez-vous de vos jours en tant que Nemo Intra, Lady ? »
La question laisse planer un silence sur les lieux, seulement interrompu par les grésillements des yeux cybernétiques changeant de focale.
« Autant que n'importe qui, je présume. Vous gagnez du temps en étant spirituel ?

— Oh non, non, reprend Figaro. Je ne suis pas très doué pour les discours inspirants, je laisse ça à mes supérieurs, bien plus talentueux que moi à ce sujet ; non, ce dont je voulais vous parler... c'était des premières possessions.
— Je ne vous suis pas.
— Eh bien, reprend le gobelin en continuant d'investiguer, vous savez, les premiers objets d'un Nemo Intra sont précieux. Presque sacrés. Ce sont les premières choses qu'il enferme dans un havresac scellé ou ses coffres de banque.
— Lieutenant, regardez autour de vous. Lyann possédait tout ce qu'un Nemo Intra pouvait rêver.
— Tout, sauf de l'intimité. »

Détaché de son interlocutrice, le gobelin commence à passer sa main derrière les meubles, sous le matelas, sur les fonds des casiers. La Lady marque un temps avant de continuer la conversation.
« Vous pensez vraiment pouvoir trouver une trace d'elle que nous n'aurions pas vu ?
— Voyez-vous, Lady... En ce qui me concerne, je me souviens parfaitement d'avoir été NI. Ah, quelle sale teigne j'étais alors, s'épanouit Figaro. Loin d'un futur agent du Cercle. Bien que votre filleule soit une elfe, j'ai remarqué qu'elle n'était pas bien grande —c'est souvent le cas, avec les clones juvéniles. Et parfois, la petite taille ouvre des portes... »

Il s'interrompt : « Quelle surprise ». Tirant sur une ficelle cachée sous le renfoncement d'une plaque en synthébois du bureau, le gobelin tire à lui un petit carnet de bonne facture sans doute emprunté dans les bibliothèques Akarris. Épanoui de sa découverte, il entame rapidement d'ouvrir le carnet en plissant les yeux, commençant à parcourir rapidement les pages.
« Lieutenant.
— C'est tout à fait ce que je pensais. Votre filleule tenait un journal intime.
— Montrez-moi.
— Bien sûr, je voudrais juste regarder les dernières entrées, qui semblent assez récentes, a continué le gobelin, s'arrêtant sur la dernière page manuscrite.
— Je me suis mal exprimée, lieutenant. Donnez-moi ce carnet. »

Le ton est tel que le gobelin en frémit. Ses yeux, arrêtés sur la dernière entrée du journal, lisent et relisent les mots griffonnés en toute fin : « si je ne pars pas, elle va me tuer ». Le regard du lieutenant se relève lentement vers les globes cybernétiques de l'elfe, qui le fixent d'une expression peu naturelle. Pour la première fois de sa vie, Figaro ne dit rien. Désarmé et seul, il entame de lever lentement la main vers son interlocutrice, restant le plus neutre possible. Mais les pages du carnet, tremblotantes, trahissent son inquiétude d'avoir découvert le meurtrier... avant l'arme du crime.